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Hommage de Julien-Paul REMY et Philippe REMY-WILKIN : choix d’extraits mettant en valeur l’écriture de JDD

Philippe Remy-Wilkin

Pour 

Jacques De Decker

Ce que tu chantais, la façon dont tu chantais, tout ton être qui se diffusait dans ta voix m’ont donné, pour la première fois de ma vie, l’impression d’être réconcilié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien galvaudé pour désigner cela. (…) Je crois que j’ai ressenti alors l’impression d’avoir trouvé ma passeuse. Nous ne cherchons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie. 

(Le Ventre de la baleine, roman, Weyrich, Neufchâteau, 2015, réédition d’un livre paru chez Labor, à Bruxelles, en 1996).


Comme je voudrais, Astrid, retrouver cet élan avec lequel je t’écrivais, tu te souviens, tous les jours, plusieurs fois par jour. (…) Comme je voudrais que cet entretien infini reprenne son cours, cette confidence ininterrompue qui charriait ce qui nous arrivait dans la journée et dont chacun de nous portait témoignage à l’autre. (…) Il fait nuit et je te parle (…) C’est en plein soleil que je nous revois, courant l’un vers l’autre dans cette allée du Parc du Cinquantenaire ; elle est belle, la course des adolescents, cette vie qui les propulse dans les bras l’un de l’autre. (…) Te souviens-tu de ces conflagrations, quand nous nous précipitions vers l’autre, au risque de tomber ? 

(Parades amoureuses, roman, Grasset, Paris, 1990).


Un peintre, ça ne s’encroûte jamais. Sauf ceux qui se laissent piéger par les marchands, et qui se mettent à s’imiter eux-mêmes… (…) Je crois seulement qu’il faut pouvoir tourner la page, un jour ou l’autre, qu’il y a des étapes dans la vie, et qu’il ne faut pas s’y attarder indéfiniment. (…) Ces choses-là, si on ne trace pas une croix dessus, on s’y enlise à perpétuité. 

(La Grande Roue, roman, Grasset, Paris, 1985).


Moi, je n’ai remarqué qu’une chose. C’est un peu comme à la boxe : à ma gauche – remarque, c’est la place du cœur –, Irène, quarante-sept ans, chimiste distinguée, collaboratrice de l’illustre professeur Félix, le phénix de notre politique scientifique, un mètre soixante-neuf, soixante kilos dans ses beaux jours, bien sous tous rapports, encore éminemment baisable comme on dit dans les petites annonces de Libération, comportement sexuel discret, même ses propres enfants ne pourront rien vous dire là-dessus… à ma droite, Émile – et quand je dis « à ma droite », je sais ce que je veux dire –, quarante-neuf ans, économiste et homme d’affaires, tennisman plus qu’honorable, un mètre soixante-quinze, quatre-vingts kilos dans ses mauvais jours, pas cavaleur, du moins en apparence, démon de midi toujours au repos, ne crache sûrement pas sur les avantages sexuels de sa situation, mais n’en fait pas un plat… L’un et l’autre ont, paraît-il, vécu ensemble au temps de la préhistoire, des symptômes nous permettent de le penser, puisqu’un fils et une fille leur sont nés (…). 

(Tranches de dimanche, pièce de théâtre, Actes Sud/Papiers, Paris, 1987).


Ingrid : (…) je pourrais te regarder toute la vie comme ça, que j’aurais l’impression de l’avoir gagnée, ma vie.

Yvan : Moi aussi. Je ne me suis pas ennuyé une seconde avec toi. Tu es le non-ennui. Tu es la vie pleine, le temps rempli à ras-bords. Au point que j’ai parfois l’impression que tu vas m’étouffer. 

(Petit matin, pièce de théâtre, Jacques Antoine, Bruxelles, 1979).


Bruxelles a une chance rare : elle n’est pas – encore – une ville légendaire. Elle est une ville de passage, un relais (…) Bruxelles n’est un mythe, ou si peu… (…) Ville ignorée, qui ne se livre pas au premier venu, qui ne se donne qu’après une cour assidue, ville aux mystères d’autant mieux gardés qu’ils ne dérangent personne, ville de tolérance (…) Bruxelles confronte les cultures, les ethnies, les curiosités et les époques dans une espèce de propension naturelle à la complexité. (…) Le bonheur, à Bruxelles, tient à cette fluidité, à cette ductibilité, à cette disponibilité. On est à l’écoute et à la disposition de tout le monde quand on ne sait pas très bien qui on est, et qu’on ne se pose, tout compte fait, pas même la question. 

(Bruxelles, guide intime, micro-essai, Autrement, Paris, 1987).


(…) les objets, même défraîchis, qui jonchent ce marché, vieillissent moins que les humains qui flânent parmi eux. Qu’est-ce qui use les hommes ? Leurs corps, qui ne tiennent pas la distance. Leurs âmes, qu’ils négligent parfois bien davantage. Et les objets, de quoi sont-ils faits ? 

(Le Quant-à-soi de Mélanie, dans Modèles réduits, recueil de nouvelles, La Muette/Le Bord de l’eau, Bruxelles, 2010).


On ne réagit qu’à ce que l’on sait déjà au fond de soi. C’est à ça que nous servons, nous, les artistes, on aide les autres à plonger en eux-mêmes. Et à découvrir ce qui y est enfoui. 

(Suzanne à la pomme, maxi-nouvelle mise en images par Maja POLACKOVA, Maelström, Bruxelles, 2020).




Et encore… une sélection d’aphorismes et répliques tirés des pièces de JDD


Dans Petit matin


C'est ça, la pitié ? Ne pas avoir envie d'être comme les gens qui ne sont pas comme vous ? Voir un mendiant et dire « Je ne voudrais pas être mendiant » ? Vous ne savez pas ce que c'est que la pitié.

                                                                  

Je traite les hommes comme des femmes, les femmes comme des hommes.


Vous pensez vraiment que lire un journal prouve que l'on s'intéresse à autre chose qu'à soi ? Ça prouve tout simplement qu'on veut étendre son empire. On croit posséder quand on sait.


Il y a des tas de choses que nous n'arrivons pas à nous dire, que nous aurions pourtant furieusement envie de nous dire. Et même si nous nous les disions, nous ne les comprendrions pas tout à fait.


Peut-être bien que tout ce qui nous pousse n'est jamais que le désir d'écraser autour de soi pour se retrouver dans le vide, dans le désert, sur un glacier, tout seul.


Nous sommes de parfaits hérissons. Quand ils ont très froid, ils se rapprochent les uns des autres, deux par deux. Ils se serrent l'un contre l'autre. Mais comme ils ont oublié qu'ils avaient des piquants, ils se blessent et sont obligés de garder leurs distances. Ils se retrouvent dans le froid.


Dans Grand soir (dans Petit matin, Grand soir, éditions de L'Ambedui, 1997)


Les aveux, il y a des maisons pour ça. Comme pour la tolérance, ou la ferveur, ou la mort, ou la vie.


C'était comme une sensation de vide, de béance. L'impression de ne servir à rien. De n'avoir plus rien à attendre. Rien à espérer.


C'est cela qu'il faut changer. L'affaire de tous doit redevenir l'affaire de tous.


Je défends les hommes contre les hommes, ils sont plus fragiles que les arbres.


Une impression fugace, le souvenir d'une conversation il y a longtemps. Comme un moment de grâce.


Prier, c'est parier.

                                                             

Tu pries comme ça, dans le vide ? – Dans le plein, plutôt. C'est une manière de partir de l'idée que tout est cohérent.


Un grand esprit a distingué quatre stades dans la vie : l'enfance bienheureuse, la jeunesse heureuse, l'âge adulte pénible, la vieillesse lamentable.


Nous serions l'un à l'autre nos confidents de tragédie respectifs. Le monde n'est plus peuplé que de ces gens-là. Plus de héros, rien que des faire-valoir. Sans plus personne à faire valoir.


Dans Fitness (éditions de L’Ambedui, 1992)


À quoi bon, finalement, dans un monde où de toute façon la plupart des gens ne voient plus leur raison d’être, vouloir à tout prix en avoir une ? 


L’interrupteur volontaire de grossesse. La trouvaille ! Une pilule, et clic ! Plus de complexe à avoir. On est aussi stérile qu’eux.


Nous sommes comme des sabliers de lumière qui se vident la nuit pour se remplir aux aurores. 


Pas possibles, les mecs. Ils trépignent, ils piaffent, ils veulent leur liberté, comme ils disent, et puis ils se collent à des nanas tendance kapo.


L’amour, c’est le rêve de l’abolition des peaux par le pouvoir de ces peaux elles-mêmes. 


Mettre neuf mois à préparer un bébé à l’heure du four à micro-ondes, ça a quelque chose de profondément réactionnaire, d’obsolète, pour tout dire. 


Pour mieux s’entendre confier leurs secrets, les corps se mettent tout entiers à l’écoute. 


Le but suprême, la raison ultime de notre présence en ces lieux, en un mot : l’objectif, c’est la lune. 


L’on est tellement soi que l’on croit ne plus s’appartenir, l’on est tellement livré que l’on est délivré comme jamais. 

© Pablo Garrigos Cucarella

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