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Le nom qui donnait envie de partir

Marc Bailly

Pour 

Henri Vernes

Il y a des écrivains que l’on découvre un jour, et puis il y a ceux qui semblent avoir toujours été là.

Pour moi, Henri Vernes appartient à cette seconde famille. Je ne saurais plus dire précisément à quel âge j’ai ouvert mon premier Bob Morane. Je sais seulement que j’étais jeune, très jeune, et que quelque chose s’est ouvert. Une porte, un passage, une promesse. Tout à coup, le monde ne se limitait plus aux rues familières, aux maisons connues, aux jours ordinaires. Il y avait, ailleurs, des jungles, des cités perdues, des savants inquiétants, des civilisations secrètes, des pièges, des monstres, des mystères, des amis fidèles, des ennemis plus grands que nature. Il y avait l’aventure.

Je crois que c’est là, en grande partie, que s’est formé mon goût pour la science-fiction, le fantastique, l’imaginaire populaire, le romanesque au sens le plus généreux du terme. Ce mot, « populaire », je l’emploie ici avec tendresse et respect. Henri Vernes savait parler au lecteur sans le mépriser. Il savait l’emporter. Il savait qu’un livre peut être une passerelle, un radeau, un train de nuit, une expédition. Il savait qu’un adolescent qui lit n’a pas seulement besoin qu’on lui explique le monde : il a besoin qu’on l’agrandisse.

Bob Morane m’a donné cela.

Il m’a donné le goût des titres qui claquent comme des portes ouvertes sur l’inconnu. Le goût des personnages qui avancent, même quand tout vacille autour d’eux. Le goût des récits où l’amitié, le courage, la curiosité et l’ironie légère permettent de traverser les ténèbres. Le goût des mondes cachés derrière le monde. Le goût de cette phrase intime que tout lecteur d’aventure entend un jour en lui-même : « Et si je partais aussi ? »

Des années plus tard, ce compagnonnage de lecture n’était pas terminé. Il avait simplement changé de forme.

En 1999, lorsque j’ai créé le Festival de l’Imaginaire, il m’a semblé évident, presque naturel, qu’Henri Vernes en soit l’invité d’honneur. Il n’était pas seulement l’auteur de Bob Morane. Il était une figure tutélaire, un passeur, l’un de ceux qui avaient donné à plusieurs générations le droit de rêver en dehors des cadres, d’aimer les marges, les forêts profondes, les laboratoires secrets, les civilisations disparues et les lendemains incertains.

C’est à cette époque aussi que j’ai créé le Prix Bob Morane.

Je ne savais pas alors que ce prix existerait encore vingt-sept ans plus tard. Je ne savais pas qu’il deviendrait, au fil du temps, un rendez-vous durable pour les littératures de l’imaginaire francophones. Je savais seulement qu’il fallait que ce nom continue à circuler, qu’il reste associé aux livres, aux auteurs, aux lecteurs, à cette jubilation particulière que provoque un récit lorsqu’il nous arrache à nous-mêmes.

Donner le nom de Bob Morane à un prix littéraire, ce n’était pas céder à la nostalgie. C’était reconnaître une dette.

Une dette envers un personnage, bien sûr. Mais surtout envers un écrivain qui avait compris que l’imaginaire n’est pas un territoire secondaire. Qu’il n’est pas une littérature mineure. Qu’il peut contenir de l’enfance, de la peur, du rire, de la vitesse, du mystère, de l’exotisme, de la mélancolie, parfois même une forme de sagesse. Henri Vernes n’a jamais demandé la permission d’ouvrir les portes. Il les ouvrait, voilà tout. Et nous étions nombreux à passer derrière lui.

Plus tard encore, lorsque j’étais directeur de collection chez Claude Lefrancq, j’ai eu le bonheur de mettre en relation Henri Vernes et Christophe Corthouts. Cette rencontre allait contribuer à prolonger l’aventure, puisque Christophe écrirait ensuite de nombreux romans de Bob Morane. J’aime beaucoup cette idée de transmission. Un personnage qui voyage d’un lecteur à un auteur, d’un auteur à un autre, d’une génération à la suivante. Une flamme qui ne reste pas dans la main de celui qui l’a allumée, mais qui continue de brûler ailleurs.

C’est peut-être cela, au fond, la vraie force d’Henri Vernes : il n’a pas seulement écrit des livres. Il a fabriqué des départs.

Et mon amour de Bob Morane ne s’est jamais démenti.

Il a changé, bien sûr. On ne lit pas à vingt ans, à quarante ans ou à soixante ans avec les mêmes yeux. On sourit parfois là où l’on tremblait autrefois. On voit les ficelles, les audaces, les naïvetés parfois, les fulgurances souvent. Mais quelque chose demeure intact. Une énergie. Une fidélité. Une reconnaissance. Ce que Bob Morane a éveillé en moi ne s’est jamais vraiment refermé.

Il m’arrive encore, lorsque j’écris, de chercher cette pulsation-là : l’envie d’avancer, de tourner la page, de croire qu’un paysage cache autre chose que ce qu’il montre, qu’une forêt peut se taire pour une raison, qu’un lac peut garder mémoire, qu’une zone interdite n’attend qu’un homme assez obstiné pour y entrer. Ce n’est pas un hasard si, dans ma série Les Zones hostiles, j’ai donné à mon personnage principal le nom d’Elias Vernes.

C’est un hommage discret, mais assumé.

Elias Vernes n’est pas Bob Morane. Il appartient à un autre monde, plus écologique, plus inquiet, plus marqué par les blessures de notre époque. Mais dans son nom, il y a cette filiation secrète : celle du personnage qui part vers l’inconnu, qui entre dans les territoires dangereux, qui affronte ce que les autres préfèrent ne pas voir. Il y a, derrière lui, l’ombre fraternelle de tous les aventuriers de papier qui m’ont appris que la littérature pouvait être une exploration.

Je ne sais pas si l’on rembourse jamais une dette de lecture.

On peut créer un festival. On peut fonder un prix. On peut transmettre un nom, conseiller des livres, rapprocher des auteurs, inventer à son tour des personnages qui s’avancent vers les marges. On peut essayer, à sa manière, de prolonger la route.

Mais il reste toujours quelque chose d’inacquitté.

Alors il faut peut-être simplement dire merci.

Merci à Henri Vernes d’avoir donné à tant de lecteurs le goût du départ.

Merci d’avoir fait de Bob Morane plus qu’un héros : une invitation.

Merci d’avoir rappelé, livre après livre, que l’aventure n’est pas seulement une affaire de cartes, de jungles ou de continents perdus. Elle commence parfois beaucoup plus simplement : dans une chambre, entre deux pages, lorsqu’un enfant ouvre un livre et comprend soudain que le monde est plus vaste que ce qu’on lui avait dit.

Cet enfant-là, je l’ai été.

Et je crois bien qu’une part de moi l’est restée.

© Marc Bailly

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