
Ne te pose pas tant de questions. Fais TON Bob Morane
Christophe Corthouts
Pour
Henri Vernes
« Ne te pose pas tant de questions. Fais TON Bob Morane. »
Henri Vernes
Bob Morane m’a ouvert les portes de l’impossible.
Vous trouvez que j’y vais un peu fort ? Au contraire, je pense que la formule est encore un peu, beaucoup, trop faible.
À neuf ans, comme la plupart des enfants de mon âge, j’adore la BD franco-belge. Je dévore Tintin, Spirou, Michel Vaillant, Ric Hochet et quelques dizaines d’autres.
Et la littérature ? Bof.
Ce que j’appelle encore « les gros livres », ces volumes impressionnants où les mots s’enchaînent sans fin au fil de pages où pas une seule image ne s’invite à la fête, sont forcément… chiants.
Que peut-il y avoir d’excitant à parcourir ces textes où aucun support graphique ne vient titiller mon imaginaire et me montrer, en quatre couleurs, de quoi sont faites les aventures de mes héros favoris ?
Oh, enfant de peu de foi que j’étais.
Un jour — et c’est authentique, même si cela semble sorti d’un mauvais téléfilm Disney —, mon grand-père me tend un petit volume à la couverture usée, avec, dans le coin supérieur gauche, la silhouette d’un oiseau stylisé.
Un simple titre : Les Jardins de l’Ombre Jaune.
Bob Morane.
Henri Vernes.
Je pense que j’ai lu cette première aventure du « commandant » et de son pote Bill en deux après-midi.
Et j’ai très vite compris qu’il n’y avait pas besoin de cases, d’illustrations en pleine page et de profondeur de champ pour foutre le feu à mon imagination.
Mieux !
Moi qui étais aussi doué avec un crayon qu’un alligator pour faire de la planche à voile, j’entrevoyais une idée totalement dingue : je pouvais, moi aussi, écrire des histoires.
Juste avec des mots.
Je m’y suis mis rapidement.
Des articles, des nouvelles, des romans aujourd’hui disparus dans les méandres des papiers que l’on ne garde pas, des disquettes informatiques que l’on ne sait plus lire…
J’ai même fini par rencontrer une première fois Henri Vernes, après un échange de courrier — avec lui ? Avec l’un de ses collaborateurs ? Je ne l’ai jamais su — m’encourageant à écrire si j’en avais vraiment l’envie.
Je veux mon neveu que j’en avais envie.
Ça se bousculait dans ma petite tête.
D’autant que d’autres livres, d’autres auteurs, d’autres films, d’autres expériences nourrissaient cet imaginaire que les aventures de Bob Morane avaient porté à ébullition sous l’os épais de mon crâne de jeune adulte.
Jusqu’au jour où…
Par le biais d’un certain Marc Bailly, j’entre de plain-pied dans le monde de l’édition.
Chez Claude Lefrancq.
À cette époque, l’éditeur de… Bob Morane.
Un jour, alors que je suis dans les bureaux de la chaussée d’Alsemberg, la porte s’ouvre.
Une silhouette massive, serrée dans une veste bleu foncé, la tête protégée par une casquette de marin, entre dans ce large rez-de-chaussée où s’accumulent tables de travail, papiers, livres, photocopieuse et alignements d’épreuves à corriger.
Je m’apprête à demander au visiteur si je peux l’aider lorsque je réalise que, devant moi, se tient Henri Vernes.
Henri Vernes.
Henri. Vernes.
Moi qui, durant toutes mes années de journalisme, ai croisé de nombreuses personnalités du monde politique, de la culture ou du sport sans jamais avoir l’impression de me trouver face à quelqu’un « hors du commun », j’ai soudain le sentiment qu’un gremlin facétieux vient de brancher mon cerveau directement sur le 220 volts.
Je vous avoue que, même sous la torture la plus extrême, je serais incapable de vous dire ce que j’ai raconté ce jour-là.
Je me souviens juste d’un homme charmant, affable, drôle et curieux de savoir ce que je faisais là.
J’ai dû, dans un brouillard de mots, lui expliquer que j’allais publier mon premier roman chez « son » éditeur. Une histoire de requins numériques, de virus informatiques et de parc d’attractions virtuel.
Bien plus tard, j’apprendrai de sa bouche qu’il avait beaucoup aimé l’idée et l’exécution de cette première publication.
Quoi qu’il en soit, par la suite, nous nous sommes revus à plusieurs reprises : lors de séances de dédicaces — Corthouts : cinq bouquins signés. Vernes : trois cent cinquante, parce qu’il fallait tout de même bien fermer le stand, sinon il y en avait encore… —, lors d’événements souvent organisés par Marc Bailly, encore lui, ou de rencontres fortuites à l’occasion de mes visites à la chaussée d’Alsemberg.
Et puis un jour…
C’est vous dire comme on peut être dingue, insolent… Ou alors j’avais pris des drogues ?
Soit.
Un jour, je me penche vers lui.
Vers Henri Vernes.
Henri. Vernes.
Et je lui dis :
— Tu sais, Henri, si un jour tu as besoin d’un coup de main… je voudrais bien écrire un Bob Morane.
Au moment où j’écris ces lignes, je me demande encore comment il est possible que la terre ne se soit pas ouverte sous mes pieds et que tous les démons de l’outrecuidance n’aient pas décidé d’organiser un barbecue avec mes tripes.
Je l’aurais sans doute bien mérité.
Mais non.
Henri s’est simplement penché vers moi à son tour et m’a répondu :
— Oh, tu sais, j’ai encore des choses à raconter…
Presque deux ans plus tard, je recevais un coup de fil.
De sa voix devenue un peu plus chevrotante avec les années, Henri me demandait si « cette idée d’écrire un Bob Morane était toujours dans un coin de ma tête ».
Il n’y a bien entendu rien à gagner pour celui ou celle qui devine la réponse.
Oui.
À l’époque, je n’avais peur de rien.
Enfin si.
J’avais surtout peur de décevoir Henri.
Dans un coin de mon esprit, je savais que la seule personne qui comptait dans toute cette folle histoire, c’était lui.
Ah oui ? Et les lecteurs ? Les fans ? Les milliers de personnes qui avaient grandi avec les aventures de Bob Morane ?
Bon…
Maintenant, il y a prescription. Donc je peux le dire.
L’idée était bien de publier ces aventures de Bob Morane sous le nom d’Henri Vernes.
Point.
Le texte serait de ma plume, la relecture et les éventuelles retouches de la main d’Henri.
Et point.
Une méthode qui s’inspire de certaines productions « pulp » américaines — comme les aventures de Doc Savage — où plusieurs auteurs peuvent se « dissimuler » sous une seule et même signature.
J’ai bien entendu exprimé ma peur à Henri, après lui avoir proposé un synopsis et les trois premiers chapitres de ce qui allait devenir Le Portrait de la Walkyrie.
Et sa réponse fut, comme souvent chez lui, un délicieux mélange d’humour, de sagesse et d’un aplomb cultivé par ses années de succès littéraire.
— Ne te pose pas tant de questions. Fais ton Bob Morane. Le tien. Parce que tu ne seras jamais Henri Vernes. Henri Vernes, c’est moi. Et personne ne pourra jamais me remplacer. Et si je te dis que j’aime ce que tu fais, c’est que je te fais confiance pour offrir à Bob une belle aventure. La suite ? On verra.
Fais ton Bob Morane.
Ces quatre mots me suivent encore aujourd’hui lorsque je me mets à écrire un nouveau roman, un nouveau texte, un post Facebook ou même un e-mail.
Je « fais mon truc ».
La suite, cela nous échappe, à nous, auteurs.
Lorsqu’il a écrit La Vallée infernale à la demande des éditions Marabout, Henri n’avait sans doute pas fait autrement.
Il avait fait son Bob Morane.
Le sien.
Et le reste est entré dans l’histoire de la littérature jeunesse.
Bien des années plus tard, chaque fois que je m’installe devant une page blanche, j’essaie encore de suivre son conseil.
Faire mon Bob Morane.