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On n'est pas sérieux…

Alain Berenboom

Pour 

Jacques De Decker

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans…

Te souviens-tu, Jacques, quand tu récitais Rimbaud devant nous qui t’écoutions émerveillés, bouleversés ? Rimbaud ? Rien à faire de Rimbaud ! C’était toi qu’on entendait. Tu avais l’air d’improviser ces strophes magnifiques qui, sur papier, paraissaient démodées, étrangères, et, grâce à toi, exprimaient subitement nos mots, nos émotions.

Tu avais dix-sept ans je crois et moi quinze. On usait nos culottes sur les bancs de l’Athénée Fernand Blum où nous avons tout appris – beaucoup en tout cas. Appris l’amour de la littérature, du cinéma, l’apprentissage, l’amitié, la passion grâce à des profs qui nous formaient à devenir à notre tour des passeurs – et accessoirement la haine de l’autorité grâce à la connerie de certains de leurs collègues !

Pour moi, tu étais déjà un modèle. Tu savais déjà tout ou à peu près sur la littérature étrangère, anglaise, néerlandaise. On se disputait jusqu’à ce que mort s’ensuive sur les nouveaux films. Ah ! Notre bagarre mémorable autour de « L’Année dernière à Marienbad » ! Ils ont dû l’entendre passer, Resnais, Robbe-Grillet ! Nous étions passionnés mais impitoyables !

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

Étrange coïncidence (ou pas) que Rimbaud ait appelé son poème « Roman ». Ça allait être notre grande affaire, ça, le roman. Nous sentions déjà que nous passerions notre vie à écrire. À lire, à faire aimer les livres et à écrire.

Les mots ont tellement compté pour toi qu’il est normal que tu t’es jeté dans le théâtre. Avec Albert-André, autre modèle, tu nous as entraînés dans l’aventure de l’Esprit Frappeur – où moi, simple petite main, je regardais fasciné les pros que vous étiez, Albert-André et toi. Puis tu nous as offert les répliques parfaites, ciselées, du « Petit Matin », de « Jeu d’intérieur » et de tes autres textes. Je me rappelle de mon émotion à la première du « Petit Matin ». J’avais le trac pour toi ! Le premier texte de l’un d’entre nous joué chez « les adultes » (au Rideau). Et puis les mots que tu as mis en français pour nous faire aimer Stoppard, Frayn, Schaffer, ton audace à faire reparler Shakespeare. À éclairer Ibsen, Schnitzler, Tchékhov. Et Molly Bloom… Monique et toi, quel duo !

Et ton obstination à nous faire aimer Hugo Claus ! Et à tout faire (aujourd’hui encore dans ton engagement à Passa Porta) pour que les courants mauvais ne nous arrachent pas à nos frères flamands. À prouver la richesse, l’importance, de nous alimenter les uns les autres, francophones et flamands. Peut-être ton combat le plus difficile ! Mais on ne comprend rien à ton parcours, à ton amour de la littérature cosmopolite si on ne souligne pas ton amour de Schaerbeek, de Bruxelles, de la Belgique.

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans…

On n’a jamais cessé d’avoir dix-sept ans, cher et adorable Jacques !


© S. Piraux

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