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Une invitation au voyage

Michael Fenris

Pour 

Henri Vernes

Henri Vernes.

Un nom qui a toujours eu pour moi une résonance particulière.

Une invitation au voyage, à l’Aventure, bien sûr, avec un grand A. Mais pas seulement.

Un homme que j’ai eu la chance de rencontrer, de connaître… un peu. Car qui peut réellement prétendre avoir connu cet homme ?

Retour en arrière, il y a près de cinquante ans. Je vous parle d’un temps… L’époque où, dans les cours de récréation, on se prenait pour des personnages découverts à la télévision, dans les bandes dessinées ou les livres. Mon premier héros s’appelait Sam Cade, un shérif qui faisait régner la loi au volant de sa Jeep, sous les traits de Glenn Ford. On rejouait les épisodes. Ensuite, il y a eu Steve Austin, l’homme qui valait trois milliards, James West et Mark Harris, l’homme de l’Atlantide. Nous avons tous essayé de reproduire sa nage à la piscine, ce qui nous a rendus assez ridicules, les fesses en l’air. Ou d’imiter la force herculéenne de Steve, bruitages compris.

En revanche, je n’ai jamais rêvé d’être Bob Morane. Non.

Moi, ce que je voulais, c’était devenir Henri Vernes.

Ma première rencontre avec l’univers de Bob Morane, je devais avoir une douzaine d’années. Une claque magistrale. Trafic aux Caraïbes, Le Dragon des Fenstone… Des titres qui donnaient aussitôt envie d’ouvrir les livres. Plus de quarante ans après, je me revois encore assis dans la chambre de mon frère aîné, avec en fond sonore Silent Knight, de Saga, et son morceau emblématique Careful Where You Step, qui reviendra, comme un avertissement, dans mon premier roman, Feuilles.

Mais passons.

L’art d’Henri Vernes, c’était de plonger son lecteur dans l’histoire dès les premières pages. Il ne lui fallait ni douze chapitres ni cinquante pages. On ouvrait le livre et, aussitôt, on était happé. Une puissance visuelle incomparable, une écriture cinématographique, cette capacité à écrire, à écrire encore.

Je n’étais qu’un gamin de douze ans, mais je me voyais déjà devenir Henri Vernes.

Je commençais à écrire de courtes histoires mettant en scène un ancien astronaute américain, John Clark — encore un télescopage entre lectures et feuilletons — auquel il arrivait, bien sûr, des tas d’aventures aux quatre coins du monde. J’en ai conservé une quinzaine. Certaines ont servi de trame à de futurs romans.

Mon oncle collectionnait les Bob Morane de l’époque Marabout. Je n’eus guère de mal à les récupérer et à constituer ma propre collection.

Un jour, je décide de prendre ma plume et d’écrire. À l’auteur lui-même. Pour savoir si les aventures de Bob Morane s’arrêtent avec la collection Pocket. Henri me répond. Nous sommes à la fin des années 1970. Morane s’apprête à rebondir à la Librairie des Champs-Élysées. Cette lettre, je la conserve comme un trésor. Ma première « rencontre » avec l’auteur.

Les années passent. Je continue à lire Bob Morane. À écrire aussi. Je noircis des dizaines et des dizaines de pages sur cet antique papier à bordures perforées destiné aux imprimantes. J’écris à la main, mais j’utilise également une Olivetti Lettera 32 bleu turquoise, qui se range dans une valisette. J’espère toujours écrire comme Henri. Et être publié un jour. Cela viendra en 2015, avec le roman Feuilles.

Le jour où je tiens le livre entre mes mains, au-delà du bonheur d’être enfin publié, je pense forcément à Henri Vernes. Une partie du rêve vient de se réaliser.

Plus tard, grâce aux réseaux sociaux — qui ont parfois du bon —, je fais la connaissance d’Alain de Grauw, ami et homme de confiance d’Henri. Il devient aussi, pour moi, un ami très cher. C’est grâce à lui et au Cercle de l’Amicale que je rencontre enfin Henri Vernes. D’abord lors des soirées organisées chaque année, le 16 octobre, pour fêter l’anniversaire de Bob et celui d’Henri. Puis chez lui. Dans le saint des saints.

Henri n’a jamais vieilli. Il s’est seulement laissé rattraper, un jour, par le temps. Je me souviens d’un conseil qu’il m’avait donné, d’un auteur à un autre, et de cette petite phrase magique : « J’ai écrit un peu plus de deux cents livres au cours de ma carrière, je pense savoir à peu près comment on écrit une histoire ! » J’ai appris par Alain qu’Henri avait apprécié mon écriture. Il m’a fait l’insigne honneur de m’autoriser à reprendre plusieurs de ses personnages en dehors de Bob Morane : Luc Dassaut, Don, Karga, Singleton. Il avait beaucoup ri en découvrant que je m’appelais en réalité Richard Colombo, alors que lui-même avait signé les aventures de Don sous le pseudonyme de Jacques Colombo. À l’époque, des questions de droits compliquaient l’avenir de son héros le plus célèbre.

À plus de cent ans, il caressait l’idée d’écrire un dernier Bob Morane. Ses problèmes de vue l’empêchaient de l’écrire lui-même. Il en a dicté les premiers chapitres, puis les a confiés à Alain. Et il m’a demandé d’achever le roman. La boucle était, pour ainsi dire, bouclée. Je ne saurais décrire ce que j’ai ressenti en reprenant la plume après lui. Près de cinquante ans après l’avoir découvert, j’achevais une histoire commencée par Henri Vernes. Un ultime Bob Morane. Le projet devait s’intituler Les Bandits d’Ananké ou Les Pirates d’Ananké. Ananké : ce monde imaginaire où les lois de l’espace et du temps se brouillent. Un nom emprunté au grec ancien, qui évoque la nécessité, la fatalité. À la fin, le héros sans peur et sans reproche tirait sa révérence. Il ne mourait pas, non. Comme Henri Vernes, les héros sont éternels. Bob disparaissait dans le passé, auprès d’une femme inspirée d’un amour de jeunesse d’Henri. J’avais suivi les indications de l’auteur : j’étais celui qui faisait disparaître Bob Morane…

Incroyable destinée.

Mais les questions de droits ont finalement fait renoncer Henri à publier cette histoire comme un Bob Morane. Il ne voulait pas s’engager dans de nouveaux conflits. Il tenait cependant à ce que son texte vive. Ce qui devait être un dernier Bob Morane est ainsi devenu une aventure de Don, l’autre héros, plus brut, plus sombre.

Henri gardait l’esprit vif. Il s’intéressait à mille choses, à l’actualité comme à tout ce qui dépassait le quotidien. Il avait ce côté passionné qui le rendait attachant. Et, en même temps, quelque chose d’un gamin. C’est peut-être pour cela qu’au-delà de quelques éléments de décor qui ont vieilli, ses histoires demeurent intemporelles. Son grand désespoir était de ne plus pouvoir lire ni écrire comme il l’aurait voulu.

Il m’a offert ce qu’il y a de plus précieux pour un auteur, pour un lecteur. Pour un homme, tout simplement.

Sa confiance.

Son écoute.

Son amitié.

Henri Vernes et Michael Fenris
Henri Vernes et Michael Fenris

En tapant ces lignes sur mon ordinateur, je réalise une chose : sans Henri Vernes, il n’y aurait jamais eu Michael Fenris.

Souvent, lorsque je bute sur un passage en cours de rédaction, une petite voix me demande : « Qu’est-ce qu’Henri aurait écrit à ta place ? Qu’aurait-il fait ? » Je ne prétendrai jamais l’égaler.

J’espère simplement, jour après jour, livre après livre, me montrer digne de son amitié et de sa confiance.

Merci, Henri.


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