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Une relation sans intérêt

Bruno Wajskop

Pour 

Jacques De Decker

Les hommages partagent parfois avec les biographies l’occasion, pour leurs auteurs, de parler d’eux autant ou plus que de leur sujet. Je vais en effet parler de moi, et me rendre l’hommage d’avoir eu un petit morceau de ma vie traversé par Jacques De Decker.

Je suis très fier de notre première rencontre : je l’avais reconnu. Je lisais parfois ses chroniques, ses éditoriaux, j’avais vu passer sous mes yeux quelques-uns de ses derniers romans, et ce n’est que par hasard, et par l’amusement que m’avait procuré son titre, que je le savais Secrétaire perpétuel de l’Académie, mais laquelle ?

Il se dirigeait vers l’entrée du Salon du Livre de la Porte de Versailles, et j’en sortais pour ne plus y être. Les salons, lorsqu’on y participe en tant qu’exposant, sont une torture : on piétine, ou on se fait piétiner. Tout heureux de le reconnaître – ce qui m’arrive plus souvent avec les personnes que je n’ai jamais rencontrées qu’avec celles que je côtoie –, c’est tout juste si je ne m’étais pas exclamé : « Je vous ai reconnu », à la manière d’un joueur satisfait de ne pas avoir été trompé. Je l’avais interpellé, je m’étais présenté – en tant qu’exposant torturé par le piétinement –, l’avais invité à passer me voir au stand de ma maison d’édition. Il avait souri poliment. J’avais dû aller le chercher pour lui reparler, il n’avait pas le temps, et le lendemain, je l’avais recroisé à Bruxelles en descendant du train. Il était cette fois accompagné de Claudia, à qui il m’avait présenté. Échange de cartes de visite. Je lui avais écrit, il m’avait répondu une lettre très officielle de félicitations, presque un laissez-passer.

Ma vie professionnelle d’éditeur, jusqu’alors, avait d’abord beaucoup consisté en une heureuse solitude constamment percutée par des relations épatantes avec des auteurs et des artistes dont je tirais mon miel. J’avais traversé brièvement une très triste expérience dans une entreprise médiatique, avant de m’associer avec un formidable éditeur bordelais, qui m’avait permis de relancer ma petite machine, et c’était et c’est d’ailleurs toujours un merveilleux outil, à ce point merveilleux que Jacques De Decker s’était rendu à cette évidence, et qu’il avait accueilli avec enthousiasme ma proposition d’en faire profiter des confrères, mais lesquels ? Peut-être avait-il des idées. Il m’invita à assister à une pièce de théâtre, je ne sais plus laquelle, puis à aller boire des coups, je ne sais plus combien, j’avais eu du mal à suivre, mais je ne suis pas sûr qu’il m’eût vraiment précédé. Ce fut charmant, nous avons ri, je suis très gentil, si bien que quand je dis du mal, c’est souvent drôle, et nous étions au pays des Belges, on peut dire du mal en riant, il y a de la matière.

Je vais me répéter parce que j’ai oublié de dire ce qui m’importait lorsque je parlais de ma vie professionnelle d’éditeur, celle qui jusqu’alors avait consisté en une solitude heureuse parcellée de rapports riches avec des artistes et des auteurs, et c’est cet oubli qui maintenant peut être nommé : je ne fréquentais qu’artistes et auteurs, mais pour ce qui est de mes confrères, merci mais j’en avais vu le pire, quant aux arcanes de l’administration, des pouvoirs subsidiants, des ministères et des musées, je n’y avais jamais mis les pieds, et encore moins franchi l’entrée de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises.

 

Puisque nous avions passé un bon moment en buvant des coups, nous avons naturellement commencé à en passer d’autres autour de tables de restaurants plutôt sordides. Je pense qu’il se délectait de mes incisives remarques sur les boiteux de la troupe, les petites mafias, les petits ministres, les très grands écrivains, n’est-ce pas. Lui-même œuvrait à d’immenses biographies, je découvrais sa bibliographie invraisemblable, parmi laquelle de petits textes, avons-nous convenu, pourraient être édités ou réédités autrement, ce que nous avons fait, pour le plaisir et voilà tout, du plaisir, des rires, de joyeux désaccords. Nous ne partagions pas les mêmes goûts pour la littérature, et j’aurais préféré ne pas rencontrer certains auteurs qu’il m’a présenté. Au fond, cette relation n’avait aucun intérêt. Je ne compte pas les jours ou les années depuis sa disparition, et comment le pourrais-je, il est encore tellement présent. Des intonations, le hochement de sa tête, ce sourire qui s’amorce, un éclat de rire, un verre de whisky, le chien qui passe, un éclat de rire, des éclats de rire, son rire, toujours ici.

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